Gouvernance

Un billet radiophonique récent et un message du Recteur à la communauté universitaire de l’ULg soulèvent la possibilité d’une prolongation à 6 ans, au lieu de 4, de la durée du mandat du Recteur actuel. Prolonger un mandat électif en cours transgresse une règle fondamentale de la démocratie, l’impossibilité de changer les règles pour conserver le pouvoir.

 Même si, dans un contexte universitaire, le risque de dérives graves paraît limité, l’Université se doit d’être exemplaire et ne peut se permettre ce qui, dans un contexte international de montée du populisme et de mise en cause des institutions, serait un précédent dangereux. Pour illustrer ce propos, j’ai choisi la forme d’une fable.

 

      Pierre Wolper


 La brèche

Début 2019, une grande et puissante république n’a pas retrouvé sa grandeur. Et pourtant, le Président l’avait promis ! Rien n’y fit : arrêt de l’immigration, tarifs douaniers, pressions sur les entreprises, grands projets d’investissements, … des mesures sont tombées chaque semaine, mais la situation n’a pas arrêté de se détériorer, les manifestations de se multiplier et l’inquiétude de monter. Et, 2020 est l’année de l’élection ! Impensable de ne pas être réélu et de se retirer sur un échec ! Pourtant le risque est grand et le système électoral complexe est difficile à manipuler. Que faire ?

Un conseiller du Président propose de prolonger le mandat de 2 ans. Cela laissera le temps aux grands investissements en infrastructures, que l’on va décupler, d’avoir un effet visible et à la fille du Président d’être prête à prendre le relai. Nul n’est éternel et il n’y a que les dynasties pour traverser les siècles. « Génial, s’exclama le Président, ma dynastie gouvernera cette nation pendant mille ans et dominera le monde. Je suis et serai pour toujours le maître du monde. »

Les objections fusent : on ne peut pas changer la durée du mandat comme cela, il y a les tribunaux, la cour constitutionnelle ; il y aura des manifestations, peut-être même violentes. Le conseiller reprend en proposant un référendum. « Super, dit le Président, une question simple suffit : moi, ou le chaos. Je saurai les convaincre, je ne me ferai pas avoir comme ce prétentieux de Cameron ou ce latin dégénéré de Renzi ! Si jamais je perds, je dirai qu’il y a eu fraude, on revotera et on comptera correctement les voix !»

Mais que feront les gouverneurs ? Certains briguent la présidence. Le Président s’esclaffe : « Je les tiens par les c… aucun ne voudra prendre le risque de perdre mes investissements en infrastructures.
– Oui, mais il nous faut un précédent, repris un conseiller encore légaliste.
– Et bien, cherchez-en un, bande de nuls », conclut le Président.

Et, on chercha et chercha le précédent. Enfin, il fut trouvé. Il était insignifiant, il s’agissait d’une ancienne institution d’une petite région d’Europe. Pourtant, le Président jubilait : « Ca je pourrai leur envoyer à la figure à ces européens donneurs de leçons, cela s’est passé si près de leur capitale. »

Le référendum eut lieu, le Président gagna et un grand pays de liberté devint un sombre empire ralliant tous les tyrans du monde.

La liberté et la démocratie sont fragiles. Le premier petit coup qu’on leur porte paraît bien innocent, mais c’est le plus dangereux car il ouvre la brèche. L’histoire nous a appris où cela peut mener.

 

 

 

 

2 thoughts on “Gouvernance”

  1. Pour votre engagement, votre lucidité, votre vigilance…Bravo.

    La démocratie ne tient et ne se renforce que quand elle est surveillée jusqu’au coeur de ses institutions (pas si insignifiantes : l’université brasse tout de même des milliers d’étudiants, de chercheurs, d’académiques et doit être un lieu exemplaire de production de savoir et de soutien à la société civile).

  2. J’ai lu ce billet intriguée par votre emploi du terme ‘gouvernance’, dont Alain Deneault, entre autres, explique combien il est suspect. il ne répond pas vraiment à mon interrogation, mais il est excellent. Merci

Comments are closed.